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Entente d’achat : s’accorder sur la variation d’un indice suffit

La Cour de cassation a rejeté le 2 septembre 2026 les pourvois dans l'affaire du cartel du jambon. Le volet achat visait un accord sur la variation d'un indice, pas sur un prix.

Chronologie de l'affaire d'entente sanctionnée côté achat.

La chambre commerciale de la Cour de cassation a rejeté, le 2 septembre 2026, les cinq pourvois formés contre l’arrêt de la Cour d’appel de Paris du 7 mars 2024 dans l’affaire dite du cartel du jambon. L’arrêt a été publié au Bulletin, signe que la Cour entend lui donner une portée. Pour les directions commerciales, l’intérêt du dossier ne tient pas au produit concerné : il tient à ce qui a été qualifié d’entente du côté des acheteurs.

Une entente sur la variation, pas sur le prix

Les charcutiers-salaisonniers mis en cause ne s’étaient pas accordés sur un prix d’achat commun. Ils se téléphonaient, bilatéralement, le vendredi matin, avant d’entrer en négociation avec les abatteurs, et arrêtaient une position commune sur la variation hebdomadaire de la cotation du jambon sans mouille au marché de Rungis, l’indice de référence du secteur.

Acheteurs, l’entente ne porte pas que sur le prix

Décision Achats, 22 octobre 2026

C’est cette nuance qui fait la portée de l’arrêt. S’entendre sur le sens et l’ampleur du mouvement d’un indice relève du même interdit que s’entendre sur un prix. Les pratiques ont été relevées du 14 janvier 2011 au 26 avril 2013.

Chronologie de l’affaire d’entente dans le secteur de la charcuteriePratiques relevées de janvier 2011 à avril 2013, décision de l’Autorité de la concurrence en juillet 2020 pour un total d’environ 93 millions d’euros, réduction à près de 39 millions par la Cour d’appel de Paris en mars 2024, rejet des pourvois par la Cour de cassation le 2 septembre 2026.Quinze ans entre les appels du vendredi et l’arrêt définitif2011 – 2013pratiques16 juillet 2020décision 20-D-097 mars 2024Cour d’appel de Paris2 sept. 2026Cour de cassationappels bilatérauxdu vendredi matinenv. 93 M€dont 21,4 M€ volet achatprès de 39 M€sanctions réduitesdéfinitif5 pourvois rejetésMontants : sanctions cumulées de l’affaire, tous volets confondus.
Chronologie de l’affaire dite du cartel du jambon, du volet achat sanctionné en 2020 au rejet des pourvois en septembre 2026.

Ce que dit le dossier, étape par étape

Date Étape
14 janv. 2011 – 26 avr. 2013 Période des pratiques retenue
16 juillet 2020 Décision 20-D-09 de l’Autorité de la concurrence ; le volet achat est sanctionné à hauteur de 21,428 M€
7 mars 2024 La Cour d’appel de Paris ne conteste pas l’existence des pratiques, mais relaxe certaines sociétés, raccourcit des périodes de participation et tient compte des difficultés financières : le total passe d’environ 93 M€ à près de 39 M€
2 septembre 2026 La Cour de cassation rejette les cinq pourvois ; la décision devient définitive

Les pourvois portaient notamment sur la procédure d’expertise, sur la crédibilité d’un carnet remis par un demandeur de clémence et sur le point de départ des intérêts dus sur les sommes à restituer. Tous ont été écartés.

Trois lectures côté fournisseur

  1. La pression d’un groupement n’est pas légitime par nature. Le droit de la concurrence s’applique à l’achat comme à la vente. Se coordonner pour peser sur un fournisseur expose au même risque de sanction que se coordonner pour relever ses prix de vente, y compris lorsque le fournisseur est la partie la plus forte.
  2. Un accord sur une tendance suffit. Il n’est pas nécessaire qu’un prix commun soit arrêté. Un consensus sur la variation d’un indice public entre dans le champ de l’interdiction.
  3. Aucune réunion n’est requise. Des appels téléphoniques entre deux personnes ont suffi, et la preuve s’est construite par faisceau d’indices, carnet de notes compris.

Ce que l’arrêt ne tranche pas

La frontière entre veille de marché légitime, fonctionnement normal d’un groupement d’achat et coordination prohibée reste à apprécier au cas par cas. L’arrêt ne fournit pas de critère général, et toute situation concrète appelle une analyse juridique propre.

Ce que ça change dans un cycle de négociation

Un vendeur qui affronte plusieurs acheteurs d’un même secteur dispose désormais d’un repère : lorsque des interlocuteurs concurrents avancent, la même semaine, une position identique sur l’évolution d’un indice, l’alignement n’est pas nécessairement une donnée de marché.

  • Tracer les demandes. Conserver les courriels et comptes rendus qui situent la demande dans le temps, en particulier lorsqu’elle s’appuie sur un indice.
  • Distinguer l’indice de l’argument. Une cotation publique est vérifiable ; l’interprétation qu’on en donne ne l’est pas, et c’est elle qui se négocie.
  • Ne pas répliquer le schéma. La symétrie vaut dans l’autre sens : un échange entre fournisseurs concurrents sur l’évolution d’un tarif relève de la même qualification.

Cette logique prolonge un mouvement déjà visible ailleurs : l’acheteur qui rouvre le besoin plutôt que le prix pour réduire ses coûts, ou qui négocie sa sortie dès la signature sur les achats informatiques. Dans les marchés publics, le même sujet se joue sur l’arbitrage entre prix ferme et prix révisable, où l’indice est contractualisé dès la soumission.

À retenir

L’arrêt du 2 septembre 2026 ferme un dossier de quinze ans sur un point utile aux deux côtés de la table : l’objet d’une entente peut être une variation, et son support un simple appel téléphonique. Pour un fournisseur, c’est un rappel que la coordination entre ses clients a une limite juridique, et que cette limite est opposable.

Source : « Acheteurs, l’entente ne porte pas que sur le prix », Décision Achats, 22 octobre 2026. Références : Cour d’appel de Paris, 7 mars 2024, RG 20/13093 ; Cour de cassation, chambre commerciale, 2 septembre 2026, n° 408 FS-B.